DANS L'ESPACE PUBLIC, ORDRE OU DESOBEISSANCE ?
Designer-graphiste pendant plus de trente ans, après des études de philosophie et de mathématiques, Pippo Lionni se consacre désormais à la peinture et à la vidéo. Ses films d’animation sont projetés dans l’espace public des grandes capitales. Ils mettent en relief l’ambiguïté de nos mouvements engagés dans l’ordonnance ou la désobéissance.
Si ce designer s’investit totalement dans l’art, c’est parce qu’il ne sert à rien d’autre qu’à remettre les choses en question et parce que « Le design était beaucoup plus intéressant quand il n’était pas à la mode. L’art ne sert à rien donc sert à tout ! ». Pour l’essentiel, son travail est une recherche de sens. Il est intéressé par le conflit et l’hypocrisie. Pippo Lionni est profondément un homme de la ville, cette « zone d’intensité », « lieu des contradictions ». La ville le stimule par la confrontation qu’elle révèle entre l’organisé et le non-organisé. Cela l’incite à jouer avec la signalétique, couramment utilisée en milieu urbain. Ses vidéos s’inscrivent dans le prolongement de son travail graphique sur les Facts of life qu’il poursuit depuis 1998. Il interpelle notre perception grâce au détournement de pictogrammes, une satire du fait social. Il traite de la frénésie, du non-dit et de la pauvreté, cela d’une manière positive et critique. « Chercher des solutions fait partie de la vie humaine et cela passe, entre autres, par le design. Les master-plans apportent-ils pour autant des solutions ? Je ne crois pas. »
Parmi la vingtaine de films d’animation qu’il a réalisés, certains ont été présentés en 2010 à Amsterdam (Caszuidas, en 2010), en septembre 2011 à New-York (en septembre sur The big screen Plaza à Chelsea), ainsi qu’à Melbourne. Le dernier, en cours d’élaboration, est sur le thème des réfugiés. La ville défend son plan mais les gens bougent. L’immigration vient perturber la rationalisation de la vie occidentale : elle apporte de la diversification et donc de la richesse ».
L’animation est un moyen de jouer sur la dualité entre abstraction et réalité fictive, car « avec l’animation, on se demande toujours « what’s happen next ?». L’ambiguïté de ses vidéos apparaît nettement lorsqu’elles sont confrontées à l’espace public, et non plus seulement exposées dans les lieux attendus de l’art contemporain. « J’utilise des signes évidents pour évoquer des choses qui ne sont pas évidentes ». La ville s’affichant comme l’empire des signes. Et puisque la ville s’offre à tous, l’art exposé vient questionner les badauds sur le sens profond de la ville durable en soulevant ces questions : « Comment considérer la vie sur la surface de la terre et quelles sont les relations entre les êtres humains ? »
En 2010, le film Freneticology, était réalisé à partir de codes informatiques pour une création aléatoire sur le thème des comportements. « Dans toute situation, c’est l’élément perturbateur non-maîtrisable qui créé de l’intérêt ».
Les Facts of life ont été également déclinés sous la forme de badges. « Ce medium est intéressant car il est anti-écran, pas cher, accessible à tous, très fort et très urbain. Il délivre un message à travers une image statique. Le porter est d’une certaine manière un acte de désobéissance ».Toutes ses productions autour du signe nous incitent à réfléchir et à ne plus être seulement qu’un réceptacle à images.
Les espaces urbains qu’il affectionne particulièrement sont les moins aménagés. Ayant passé son enfance à New-York, le bâti abandonné ou détourné fait partie de sa culture. Grand marcheur, il considère aujourd’hui que « Paris est une ville assiégée par la frénésie du transport individuel, comme le portable (beaucoup de blah blah pour très peu de communication). Le plus vite ne correspondant pas forcément a plus de biens… Reste à savoir quand la ville se retrouve totalement saturée ! ». Et lorsque Pippo Lionni quitte Paris ou New-York, il recherche des paysages où l’intensité se montre aussi présente : sur les océans ou au cœur des montagnes.
Carine Merlino, Mook La Ville créatrice de ressources, Editions Autrement, Novembre 2011
RE-ANIMATION Pippo Lionni à Amsterdam
Pippo Lionni publie et expose ses « Facts of Life » depuis 1998. De la collection des petits livrets fluorescents aux installations dans des galeries d’art, il détourne des pictogrammes pour leur donner vie, non sans humour, en une satire du fait social. Dans ce sens, s’opère un incessant jeu de va et vient narratif où l’animation offre un autre niveau de lecture. « D’ordinaire, je travaille sur mesure en fonction de l’espace alloué à l’exposition, je module le temps de confrontation dans un contexte donné. L’animation est pour moi le moyen de jouer sur la dualité entre abstraction et fiction : de loin on ne perçoit qu’une dynamique visuelle de signes en mouvement, de près on se rend compte que ces signes répondent à leur propre cycle de vie, selon des algorithmes aléatoires, combinatoires et organiques. Cette relation entre le temps et la distance confère une nouvelle dimension à la série « Facts of Life ». Avec l’animation, on se demande toujours « what’s happen next ? » explique Pippo Lionni.
Que peut-il donc encore se passer avec des pictogrammes ? Forme de langage universel, normalisé. Ils balisent les routes de notre quotidien perçus rapidement et sans ambiguïté. Sur eux repose un confort de lecture, d’usage et d’action. Ayant force de symboles, ils sont une représentation graphique schématique, un dessin figuratif stylisé fonctionnant comme le signe d’une langue écrite et qui ne se transcrit pas à l’oral. Ils servent généralement à la signalétique et constituent une alternative à une signalisation multilingue pour décrire une situation, prescrire un comportement déterminé, indiquer un danger. Ces symboles se font réglementation publiée au Journal Officiel. Cette production contribue à une soumission pragmatique que vient réveiller Pippo Lionni, ayant recours à l’évident, au stéréotype pour aborder l’énigmatique et la diversité. Graphiste, il maîtrise ces outils de communication dans le cadre de la commande Design. Artiste, Pippo Lionni manipule ces outils et conçoit son œuvre comme un univers parallèle de formes et de signes agencés par le moyen d’une grammaire spécifique à double fond qui nous entraîne, par effet miroir, à entrer dans sa propre sémiologie.
La diffusion sur un écran géant constitue un passage sur la crête pour Pippo Lionni où son œuvre retrouve le chemin de l’espace public. Au delà du déplacement de contexte de monstration, la sélection de ces 8 films d’animation pour la Média Façade d’Amsterdam, pourrait tout faire basculer. Elle met Pippo Lionni en danger. Qui du graphiste ou de l’artiste va prendre le dessus ? Ré-Animation… Être réanimé, c’est se trouver entre la vie et la mort, purgatoire terrestre où l’on mise sur une seconde chance, une seconde vie. Ces animations sont ainsi exposées à l’aléatoire d’une programmation commerciale, au flux des passants, au hasard de la vie. Animée dans les lieux attendus de l’art contemporain, le détournement opérait de soi. Confrontée à l’espace public, l’ambiguïté pointe… Oserais-je dire : enfin !
De sa dualité propre de graphiste et d’artiste, répond en écho toute une dialectique où se confrontent abstraction et figuration, macro et microcosme, identité et altérité, légalité et légitimité, inné et acquis, passivité et l’activisme, déterminisme et libre arbitre, commande et liberté de création… A l’instar d’Hegel pour qui « Une chose n'est vivante que pour autant qu'elle renferme une contradiction et possède la force de l'embrasser et de la soutenir », il s’engage dans une sorte de provocation, qui vient utiliser les armes de l’adversaires pour faire exploser une bombe générative de pensée, non déterminée, « donc perverse ». Opérant comme un acte de contre propagande, cette ré-animation vient à faire palpiter de manière plus vibrante encore la dimension politique de son art au cœur de la cité.
Jouant du caractère réversible des images et de la polysémie de ces codes « ready-made » , il en appelle à une introspection, pour une ode aux sens de la condition humaine et se pose en artiste de vérité toute Hegelienne soit-elle, en forme de pirouette cérébrale. Pas si éloigné que cela des préoccupations du Street Art, Pippo Lionni vous en conjure : « La vérité est en vous, trouvez-la ! »
Sarah Carrière-Chardon, 2009
FATCS OF LIFE 5
Difficile de ne pas se sentir touché par la série « Facts of Life 5 » de Pippo Lionni. Les trois volumes précédents nous interpellaient avec la même efficacité qu’une « communication visuelle » brillante, mais au lieu de nous «agresser» en surface, le bombardement se faisait au plus profond de nos êtres, de notre inconscient. Le pire c’est qu’en utilisant les outils même de la communication (codes symboliques signalétiques, etc. ), sensés dicter les règles et usages de notre société, les «codes» de Pippo Lionni nous offraient d’autres dimensions de lecture, chargés d’humour caustique, d’émotion, de poésie, quand ils ne poussaient pas à la dissidence. Terriblement gonflés, ironiques, méchants, les situations et les êtres mis en scène devenaient aussi terriblement humains. Comme leur auteur le précise : « Chacun de ces êtres nous ressemble. Le Robot suggère notre fascination pour l’automatisation ; Le Pixel, la virtualisation ; et le Fragment, notre autodestruction. Leurs déroutes, leurs failles sont leurs identités. Nous sommes autant la somme de nos faiblesses (envie de tuer, de jouer avec le feu, de détruire notre environnement, de se détruire, de vieillir…) que de nos forces (aimer, donner la vie, explorer, survivre…) Comme nous, ils sont fragiles, vulnérables et contiennent en eux l’expérience, le traumatisme de la mémoire qui les a rendus vulnérables. En répétant leurs actes ils portent en eux la trace indélébile de leur histoire... et de notre humanité. »
Alors comment ne pas maudire plus encore le nouveau «Facts of Life 5», qui nous envoie de plein fouet nos faiblesses et comment ne pas y succomber, quand il les rend belles ? Ici tout n’y est que contradiction, le rationnel devient fou, le monde bien huilé des machines se dérègle, le cruel devient tendre. Plus encore, l’immoral devient émouvant, le brisé devient beau, l’être hybridé avec d’autres espèces (pictos, pixels, robots) cumule toutes les tares de chaque espèce pour nous ressembler, et donc détruire nos espoirs, nos rêves d’un monde meilleur. Comment accepter que cette «après apocalypse» n’offre même pas une chance de rédemption, un espoir d’amélioration, quand on se rend compte que cette fin du monde est sans fin, à jamais... La jubilation plastique de ces batailles, de ces scènes campées dans la grande tradition de la peinture historique,ici traitées avec de simples outils de graphiste, sans coulure de peinture, sans trace de pinceau, sans sueur, est révoltante : comment l’émotion peut donc émaner de ces êtres sans relief et sans couleur, de ces dessins sans coups de crayon ! Certaines planches formellement chargées à bloc, grouillantes d’êtres perdus, de pantins désarticulés, de monstres de l’enfer nous rappellent un «jugement dernier» que seuls des grands maîtres comme Jérôme Bosch ont osé traiter.
Alors pour qui se prend Pippo Lionni ? De quel droit peut-il flirter avec la représentation humaine, sans être ni ringard (comme beaucoup de peinture qui s’y frotte aujourd’hui), ni superficiel ou vulgaire (comme la publicité) ? Peut-être donne-t’il lui-même la réponse... le détail explose l’archétype divin du pictogramme. Mais paradoxalement, si le Pictogramme classique est un symbole universel, une icône, les super-héros de «Facts of Life 5» deviennent plus humains dans leurs idiosyncrasies.» L’Icône devenant plus humaine perdrait par conséquent toute sa valeur de suggestion. Peut-être est-ce exactement ce que fait Lionni : il montre du doigt et fait mouche !
Anne Ferrer, Paris, 2006
UN NOUVEAU LANGAGE POUR DECRIRE LE MONDE
Si les artistes ont bien une capacité à dire quelque chose de vrai sur le monde c’est à travers leurs inventions et leurs transformations. Dans un monde que nous percevons de plus en plus souvent par le relais de l’image fixe ou mobile, l’idée même de réalité est inséparable de celle de ses représentations omniprésentes.
A la fois designer, graphiste, musicien et artiste, Pippo Lionni réfléchit à cet état de chose, à ces jeux infinis de substitutions et de glissements. Il puise dans l’immense réservoir des formes de la signalétique contemporaine pour produire quelque chose d’autre. Pictogrammes et idéogrammes sur lesquels il porte un regard a la fois éthique et esthétique, constituent la base de son langage visuel. Icônes informatiques, codes numériques, instruments de signalétiques, l’être humain est ainsi signifié aujourd’hui et l’humanité réduite à une somme d’abstractions. Lassé par l’uniformisation des messages visuels Pippo Lionni agit comme un sampler qui produit de nouvelles trajectoires aux symboles qui façonnent nos modes de vie. Par emprunts, associations, oppositions, détournements et sans jamais se satisfaire d’une interprétation univoque, il joue de l’attraction et de la répulsion qu’exerce l’empire des signes. Il s’approprie un langage tout en le réinventant selon des procédés basés sur une logique de la complexité et de la contradiction. Il amplifie ou hybride les signes, en les vidant de leur fonctionnalité quotidienne.
Son travail pourrait à première vue être qualifié de minimaliste ou conceptuel, s’il n’y avait pas toujours un niveau narratif, littéraire et critique, un "contenu" donc qui complète et se superpose de façon particulière à la technique mise en jeu. Pippo Lionni assume pleinement le rôle de l’artiste en tant que conteur d’histoires et tranche avec l’attitude de certains de ses contemporains pour qui l’œuvre d’art est un objet parfait et autonome. Ses œuvres sont autant d’énigmes proposées, de saynètes pour redonner un sens aux images. Les remises en causes, les interrogations, les fausses pistes, les issues indécises sont autant de postures requises, de réponses et d’attitudes proposées par l’artiste. Des hommes voltigent, se tiennent droit tête en bas, des chaises basculent dans le vide, une main prend feu… toutes les lois de la nature et de l’attraction terrestre sont transgressées. Il ne s’agit pas tant de questionner la perte de sens de la vie quotidienne, encore eut-il fallu qu’elle l’ait perdue, mais l’obscurcissement qui nous empêche de regarder sa variété et sa richesse. Pippo Lionni ne cherche pas à représenter le monde mais à l’organiser, à formuler de nouvelles voies d’accès.
Ses pictogrammes illustrent souvent avec humour parfois avec violence ce que le discours ne pourrait que mesurer, limiter, atténuer. On ne pouvait trouver meilleur titre pour les rassembler dans un ouvrage que " facts of life " : " une expression utilisée dans la culture anglo-saxonne pour designer les questions des enfants auxquelles les adultes ne savent pas comment répondre et dont il remettent les réponses a plus tard, souvent jamais. "
Si le premier tome avait permis à Pippo Lionni d’asseoir les bases de son vocabulaire artistique, le second attestait déjà de l’efficacité de son système. Aujourd’hui le troisième volet des " facts of life " montre à quel point le langage de l’artiste s’affirme et la démarche se radicalise. Abordant des thèmes plus complexes, les pictogrammes sont autant de slogans, de signes furtifs, d’envies, de désirs ou de refoulements. Pippo Lionni agit de plus en plus comme un activiste dans la guerre des images. L’ensemble des derniers travaux présentées dans le cadre de l’exposition PrimeTime à la galerie Giroux en juin 2002 interroge de manière frontale et brutale les effets pervers de la banalisation des images médiatiques. Les œuvres offrent des oppositions, des décalages constants entre le signifiant et le signifié, fiction et réalité. La pratique artistique de Pippo Lionni s’attache à mettre en évidence de manière critique et incisive cette « période ambiguë de l’histoire de la communication sociale où la prétendue généralisation de la circulation médiatique des idées et des opinions masque en général les pires manipulations et l’existence souterraine de discours directifs » [1] Sur le mur d’une salle, on voit l’image d’une famille attablée devant un poste de télévision installé dans la pièce lequel diffuse en images animées un couple en train de faire l’amour. Le même dispositif est utilisé dans la salle en face, mais cette fois c’est le couple en train de faire l’amour qui regarde un écran où un homme se fait poignardé. Notre rapport aux choses, aux actes, à la réalité est sans cesse perturbé, modifié par la réversibilité des échanges visuels.
L’œuvre intitulée « Rape » symbolise une femme qui porte sur le corps des empreintes de main. Si le titre n’était pas explicite, qu’aurions-nous interpréter ? La main n’est-elle pas aussi un symbole de paix, un moyen pour caresser l’autre ? Dans « In the Name of God », l’agresseur est aussi l’agressé. L’artiste aime déjouer les codes tout faits et nous renvoie sans cesse la pluralité de sens. Titres et symboles se mêlent, et luttent ensemble.
Le livre est un élément supplémentaire qui sert à tisser des significations avec les installations. « PrimeTime » et « Facts of Life 3 » montrent la complexité changeante d’un artiste qui passant d’un support à un autre, veut bousculer le monde pour qu’il soit possible d’y dessiner de multiples cartes du désir, d’y construire des identités diverses et d’y augmenter les possibilités d’interaction esthétique et existentielle.
Mais quel que soit le support utilisé : livres, photographies, installations, vidéos, les œuvres de Pippo Lionni agissent sur notre faculté de représentation sans cesse à la recherche d’analogies et de liens, mais aussi sur notre perception mentale, physique et spatiale. Elles explorent les dimensions les plus intimes du psychisme humain, les notions de pulsions, et affirment une réversibilité entre horreur et extase, entre violence et érotisme.
L’œuvre de Pippo Lionni est enracinée dans sa vision critique de la réalité. Il accentue certains éléments, joue avec et nous dévoile des sens cachés. Ainsi le produit artistique devient libérateur. Il dénonce ironiquement des situations sociales intolérables, l’étroitesse d’esprit, l’hypocrisie en utilisant des métaphores éloquentes sur toutes les formes de conditionnement et d’arbitraire qui régentent nos vies.
Ses "facts of life " insistent sur l’inefficacité et l’inaptitude des systèmes existants à discerner l’insaisissable " essence de l’existence ". Ils offre un regard cinglant mais non dénué d’humour sur la condition humaine.
Pippo Lionni rappelle que si l’art est certes dispensateur d’émotions, il n’en demeure pas moins langage et pensée.
[1] Paul Ardenne in « l’image corps, figures de l’humain dans l’art du XXe siècle », Ed. du regard, Paris, 2001p.377
Samantha Barroero, Paris, 2002
